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La culture, trait d’union entre les deux capitales congolaises, Brazzaville et Kinshasa, par Alphonse Tshilumba


Résumé. Les échanges culturels entre Kinshasa et Brazzaville qui ont précédé le volet économique et politique sont marqués par la complémentarité et l’histoire. Depuis la colonisation, les populations ont, sur le plan culturel, leur mot à dire. Elles ne s’en privent pas. Ces échanges culturels qui sont contagieux assurent la transmission à d’autres générations.

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Auteur. Alphonse TSHILUMBA est un expert en finances et gestion de projets aussi bien au Canada, où il a longtemps vécu, qu’au Congo-Kinshasa où il a décidé de revenir. Il est le fondateur d’Africa Monde, une association de solidarité internationale visant à agir pour que les jeunes africains trouvent chez eux une formation professionnelle qui leur ouvre un avenir meilleur sur leurs propres terres.

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Texte. Présupposé : le Congo-Kinshasa (République Démocratique du Congo) et le Congo-Brazzaville (République du Congo) qui accèdent à l’indépendance en 1960 ont été des colonies belge et française. Durant la période coloniale (1885-1960), les Français et les Belges n’ont pas cherché à effacer les liens démographiques qui attachaient les populations riveraines de part et d’autre. Il s’agit encore moins d’empêcher les influences politiques, sociales et culturelles mutuelles. Résultat : la passion de la musique et du sport échappe, des deux côtés du fleuve Congo, aux contraintes coloniales. Constat : le 9 janvier 1988, le jumelage des deux villes est scellé à Kinshasa.

La relation bilatérale est d’abord affective et culturelle

Au départ, les villes de Kinshasa et de Brazzaville sont les plus grandes métropoles de la République Démocratique du Congo et de la République du Congo. Selon les dernières estimations, leurs populations sont respectivement de 10 millions et de 1,2 millions d’habitants. Ces métropoles représentent deux centres administratifs, économiques et culturels mis face à face et séparés par le fleuve Congo. Ces centres sont adossés à une vaste façade maritime sur l’ensemble des territoires concernés.

La proximité de ces deux villes permet la traversée des personnes et de leurs biens entre les deux capitales. D’un côté, les unités flottantes de l’Office National de Transport (ONATRA) et, de l’autre, celles de l’Agence Transcongolaise de Communication (ATC) exploitent conjointement le trafic entre les deux rives, notamment à travers de petits canots rapides et des bateaux. À noter que l’ONATRA est propriétaire des installations du Beach Ngobila, poste transfrontalier officiel, du côté de la République Démocratique du Congo (RDC). Vu du côté kinois, il y a des relations exceptionnelles entre Kinshasa et Brazzaville. On retrouve les mêmes tribus (des Kongo, des Bangala, des Bateke, etc.) et les mêmes langues de part et d’autre du fleuve. Elles révèlent l’origine des liens profonds (familiaux, culturels, etc.) au-delà des échanges commerciaux entre les deux pays. La force de ces liens, qui plonge ses racines dans l’histoire, est naturelle entre Kinois et Brazzavillois.

Un pont route-rail reliera ces deux villes

Les efforts accomplis sont méritoires, mais il faut aller plus loin. Il y a beaucoup à faire entre Kinshasa et Brazzaville : réaliser une liaison fixe sur le fleuve Congo reliant ces deux villes par un pont route-rail. La mise en œuvre de ce projet, qui rencontrait autrefois des résistances, est prévue en 2014.

Cela permettra d’accroître la libre circulation des personnes et des biens au sein de la Communauté Économique des États de l’Afrique Centrale (CEEAC) et de renforcer le processus de l’intégration régionale en Afrique centrale, notamment entre Kinshasa (1) et Brazzaville. On se placera plutôt ici dans une approche culturelle.

Les échanges entre les deux pays se résument au niveau de ces grandes agglomérations. Celles-ci constituent également des terminaux routiers et ferroviaires. Les flux de passagers et les échanges en marchandises de toutes natures ne bénéficient pas de meilleures conditions. L’absence d’une voie ferroviaire ou routière entraîne entre les deux villes des pertes de temps énormes et des coûts de transport élevés. Ce faisant, ces faiblesses mettent en péril la sécurité des personnes, qui se traduit notamment par des pertes en vies humaines. (2)

Sur le terrain linguistique, outre le français, le lingala et le kikongo sont couramment pratiqués. Les échanges ne se limitent donc pas au seul critère de rentabilité économique entre ces deux pays ; des échanges culturels ont précédé ce projet du pont route-rail entre Brazzaville (Congo) et Kinshasa (RDC). Conscientes des enjeux, les autorités des deux nations, qui prônent le bon voisinage, comprennent la nécessité de relations apaisées. Les populations en ont besoin. Il s’agit d’un intérêt mutuel.

On compte des centaines de milliers de Kinois installés à Brazzaville et vice-versa. Il y a un continuum entre Kinshasa et Brazzaville. Les populations des deux rives, séparées par le fleuve Congo sur 7 km (à partir du site de Maluku), sont profondément imprégnées par cette relation fraternelle. Il y a une empreinte qui est restée, et qui fait que la chikwangue et le foufou (3) sont, par exemple, des plats nationaux dans les deux Congo.

L’ancrage culturel reste central.

Pour l’anecdote, un célèbre artiste-musicien kinois, qui avait le sens de la formule, chantait : « ebale ya Congo ezali lopango te, ezali zela ». Traduisez : « le fleuve Congo n’est pas une clôture, mais plutôt une passerelle ». On comprend que cette passerelle rapproche les sociétés. L’originalité de cet ancrage culturel est d’avoir forgé la conscience qui efface les frontières. Tout le monde sait ce que signifie le « nzango » (4). Il y a donc une sorte d’interpénétration inconsciente. En fait, nous sommes beaucoup plus proches les uns des autres qu’on ne le dit généralement. Nous nous intéresserons à deux cas concrets : « Honneur Ley » et le Festival panafricain de musique (FESPAM).

En l’occurrence, à Kinshasa et à Brazzaville, plusieurs activités étaient programmées du 13 novembre 2012 au 30 mars 2013 en hommage à l’artiste musicien Tabu Ley, afin de pérenniser ses œuvres. « Honneur Ley » est une série d’activités culturelles, sous différentes formes, à l’occasion du 72ème anniversaire du chanteur congolais, Tabu Ley. Des concerts et des conférences étaient prévus à Kinshasa et à Brazzaville. De plus, une grande exposition de photos était organisée afin de retracer de 1959 à 2009 le parcours et les temps forts de la vie de cet artiste. Une place publique de la ville de Kinshasa a été rebaptisée à son nom le 13 novembre 2012. Chanteur romantique par excellence de la République Démocratique du Congo, Tabu Ley possède un répertoire de plus de 2.000 chansons, ce qui lui a valu d’être décoré à la fois de la médaille du mérite civique et de la médaille d’or des arts, sciences et lettres. Premier Africain à se produire au célèbre music-hall parisien de l’Olympia du 12 au 31 décembre 1972, Tabu Ley a interprété une chanson, devenue un classique africain, intitulée « Fétiche d’Afrique », un poème de Léopold Sédar Senghor. Pour l’anecdote, le chanteur français Julien Clerc s’est produit en première partie de son concert. Sur le plan littéraire, deux livres seront publiés, l’un sous forme de témoignages, notamment de ceux qui l’ont côtoyé ; l’autre présentera un aspect différent de sa vie intitulé : « Comment et pourquoi l’artiste est parti en exil forcé plus d’une fois, et a fini sa carrière en politique ? ». Le deuxième volume de ce livre examinera de manière approfondie son œuvre musicale et sa pertinence vocale dans la rumba congolaise moderne.

Nous avons assisté, dans le contexte de la complémentarité, à la quatrième édition du Festival panafricain de musique (FESPAM) sur le thème « Itinéraire et convergences des musiques traditionnelles et modernes d›Afrique ». Ce festival s’est déroulé simultanément à Brazzaville et à Kinshasa. D’une part, Brazzaville accueillait les concerts ; de l’autre, Kinshasa abritait les ateliers de réflexion et les expositions du FESPAM. Cette 4ème édition était ouverte également aux activités touristiques sur le fleuve Congo, à Pointe-Noire et à Kinshasa. Au menu : un symposium, une exposition d’instruments de musique, embryon du futur Musée panafricain de musique, des ateliers sur la formation de techniciens des musées et sur les droits d’auteurs à Kinshasa.

Auparavant un compromis avait été trouvé en 2001 entre la RDC et le Congo pour l’organisation de cette manifestation culturelle : Kinshasa privilégiant la promotion du FESPAM, Brazzaville abritant le Marché de la musique africaine (MUSAF) avec des rencontres professionnelles ainsi que des spectacles musicaux et des méga-spectacles. Ceux-ci se déroulaient au stade Alphonse Massamba Debat, à l’École de peinture de Poto- Poto, au Centre culturel français et dans les arrondissements de la ville. Sur le fond, l’identité culturelle de ces deux pays est artistique en ce sens que ses artistes les ont justement unifiés.

La neuvième édition du Festival panafricain de musique s’est déroulée en 20 juillet 2013 à Brazzaville sur le thème : « Les musiques africaines, vecteur d’authenticité et facteur d’émergence ». La participation des artistes de la République Démocratique du Congo à la 9ème édition du Festival panafricain de musique est attendue.

La place de l’histoire est essentielle.

La connaissance de l’histoire et le fait de l’avoir vécue suscitent tout d’abord un intérêt pour l’autre qui continuera d’exister avec les générations nouvelles, surtout avec l’apport de l’Internet. Ensuite, il y a beaucoup de complémentarité dans les échanges culturels entre ces deux Congo qui ne sont pas opposables. Enfin, cet état d’esprit traverse la société congolaise. Brazzaville est la première ville francophone à la porte de Kinshasa. Cela vaut donc la peine d’entretenir ce dialogue entre ces villes, en dehors du regard colonial qui n’a plus de sens. Il faut densifier cette fraternité congo-congolaise en lui accordant notamment plus de facilités.

Les artistes, interprètes du sentiment et de la sensibilité populaires, en sont l’âme. Beaucoup a été fait, mais beaucoup reste à faire. L’appréciation à donner à cette fraternité serait : « appliquée, mais peut mieux faire ». Au fond, il y a des potentialités souvent insoupçonnées !

Dans un monde qui devient « un village global », les populations kinoise et brazzavilloise ressentent un besoin viscéral de partage, de dialogue et d’échanges. Reste à l’organiser au mieux pour le bonheur de ces populations pour que chacun se comprenne. Le souci de réalisme ne doit pas paralyser l’imagination. Je pense notamment à la place réservée aux femmes qui ont un apport culturel intrinsèque et spécifique. Le poète français Aragon disait : « La femme est l’avenir de l’homme ». Bien conduits, ces échanges transfrontaliers sont, aux portes de Kinshasa, fructueux et enrichissants. Raison de plus pour favoriser la concertation entre les deux capitales proches comme deux sœurs jumelles.

Je crois aux vertus de la confrontation des idées. À ce sujet, il serait intéressant d’apprendre sur les expériences réussies d’autres jumelages, notamment des populations riveraines de par et d’autre du Rhin entre Strasbourg (France) et Khel (Allemagne). Le « Jardin des Deux Rives », relié par un pont sur le Rhin, est symbolique de la réconciliation franco-allemande. Ces populations déchirées par plusieurs guerres ont réussi à vivre fraternellement, fruit de l’existence de l’Union européenne. L’alsacien, dialecte apparenté à la langue allemande, continue à être pratiqué couramment en Alsace, région française dont la préfecture est Strasbourg.

Au-delà des échanges transfrontaliers et culturels, le fleuve Congo constitue donc dans le cas d’espèce un facteur de rapprochement entre Kinshasa et Brazzaville. Ce rapprochement favorise non seulement le processus d’intégration économique mais aussi les échanges culturels. On ne peut pas concevoir le développement économique sans développement culturel. L’utilisation de mêmes langues, le rapprochement des habitudes alimentaires et l’appartenance aux mêmes tribus facilitent, des deux côtés du fleuve Congo, les échanges transfrontaliers De ce point de vue, il est vrai que la communauté de destins est importante.

Certains jeunes organisés en réseau de part et d’autre du fleuve Congo appartenant à une mémoire collective ont, au nom de l’amitié, un autre regard par-delà les générations : « Kinshasa et Brazzaville sont les deux faces d’un même peuple. Ces villes ne se sont pas choisies, mais elles s’aiment ». Voilà un témoignage d’amour d’une relation particulière de couple qui transcende les frontières. Le fleuve Congo doit être le trait d’union des deux communautés et l’épine dorsale d’une entité naissante.

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Notes.

1. Le choix des sites où seront localisés le pont et la voie ferrée du projet pont route-rail entre le Congo-Brazzaville et la R.D. Congo a été annoncé le 1er décembre 2012 à Brazzaville et validé par les ministres Jean-Jacques Bouya du Congo et Fridolin Kasweshi Jean- Jacques Bouya du Congo et Fridolin Kaweshi de la R.D. Congo. Le site de Maluku a été retenu pour abriter le pont qui reliera Brazzaville, capitale du Congo, et Kinshasa, sa consœur de la R.D. Congo. La Banque Africaine de Développement, partie prenante du projet, a déjà accordé un financement de 6 millions de dollars pour la phase d’études. La prochaine étape sera la réalisation des avant-projets détaillés et des dossiers d’appels d’offres, pour passer ensuite à la phase des travaux proprement dite dans le courant du premier semestre 2014 ! (source : Jeune Afrique).

2. Le niveau des échanges est fortement handicapé par l’absence d’une liaison fixe sur le fleuve. En effet, réaliser une liaison fixe entre les deux capitales permettrait de relier les réseaux routiers et ferroviaires et donc, d’assurer la régularité et la sécurité des approvisionnements tant à l’exportation qu’à l’importation sur le couloir qui va de Pointe-Noire à Matadi. Le pont sur le fleuve Congo permettra d’assurer la liaison ferroviaire entre Pointe-Noire en République du Congo et Kinshasa ainsi que vers le port de Matadi (source : Banque Africaine de Développement).

3. Mets traditionnels du bassin du fleuve Congo.

4. “Sport“ pratiqué par les femmes des deux Congo.