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Les frontières, un laboratoire pour réinventer l’action collective, par Christel Alvergne


Résumé. La frontière est l’espace où règnent l’informel, un fort sentiment collectif et une dynamique économique toujours soutenue, avec des actions communes qui sont essentielles pour faciliter le développement et garantir la stabilité. Ainsi du projet pilote LOBI (Local Cross-Border Initiative).

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Auteur. Christel ALVERGNE est, à New-York, en charge du soutien au développement local pour l’Afrique de l’UNCDF (United Nations Capital Development Fund/Fonds d’Équipement des Nations Unies). Elle a travaillé auparavant, à Paris, à la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR) puis en Afrique de l’Ouest et du Centre, au sein du Partenariat pour le développement municipal, puis à la Représentation de l’UNCDF à Dakar. Enseignant-chercheur à l’Institut d’aménagement, de tourisme et d’urbanisme (ADES), maître de conférences à l’Université de Bordeaux, Christel ALVERGNE a publié plusieurs ouvrages sur l’aménagement du territoire, notamment Le défi des territoires (éditions Karthala., 2008).

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Texte. S’il est un sujet qui alimente nombre de discours politiques et a fait couler beaucoup d’encre, c’est bien celui de la frontière africaine. Il est vrai que la frontière représente un référentiel géographique commun de l’histoire du continent. Les frontières constituent le symbole de la colonisation et de ses effets négatifs sur l’histoire du continent. Elles sont perçues comme le résultat de l’arbitraire, de la domination, et ce malgré leur reconnaissance par l’OUA dès le lendemain des indépendances,

Ces discours et écrits envisagent la frontière comme un espace marginalisé, éloigné, pauvre, source de conflits et de déstabilisation, espace naturel des trafics en tous genres. Bref, une menace pour le continent et les États qui le constituent. Mais la frontière est aussi l’espace où règnent l’informel, un fort sentiment collectif, une dynamique économique toujours soutenue.

Ces constats, largement partagés sont pourtant de moins en moins vrais. On peut identifier quelques raisons à cela :

– Les discours et les écrits perdent de leur pertinence quand ils demeurent systématiquement vains. Suivis de peu d’actions concrètes, ils ont finis par lasser les populations, qui les perçoivent plutôt comme des formes incantatoires d’affirmation d’un pouvoir qui a du mal à s’exercer hors du centre.

– Les frontières font l’objet d’un phénomène nouveau, d’une réappropriation par des acteurs qui jusqu’alors n’étaient pas présents sur ces espaces.

– D’un côté, les collectivités locales s’approprient les dynamiques transfrontalières pour offrir des services et tirer partie des échanges économiques. Elles construisent des marchés, des gares routières, et viennent ainsi renforcer les dynamiques existantes, et « recycler » la richesse générée par l’informel dans le circuit public et formel.

– De l’autre, les institutions financières et des mécanismes nouveaux de transferts financiers permettent aux populations de ces espaces d’accéder à de nouvelles opportunités.

Cette évolution est le fruit de deux phénomènes. D’une part, l’urbanisation récente des marges nationales, le développement des villes secondaires et la décentralisation ont fait naître un marché dont se sont naturellement saisis aussi bien les acteurs publics que privés. Sur de nombreuses zones frontalières, des collectivités de petite taille mais dynamiques ont pu s’emparer de l’opportunité de leur position sur des axes migratoires. Leurs élus y ont pris l’initiative de construire des marchés et des gares routières. D’autre part, les nouvelles technologies réduisent les distances et permettent d’offrir dans les espaces transfrontaliers des services dont ils ne disposaient pas jusqu’alors.

Elles facilitent aussi la circulation de l’information et permettent de limiter les effets négatifs de l’informel, d’informer les populations sur leurs droits, notamment dans un contexte ou l’intégration régionale est sensée réduire les tracasseries douanières.

Ainsi, la frontière entre progressivement dans une formalité de nature différente. Elle implique de nouveaux acteurs tels que les collectivités locales, s’appuie sur les réseaux et les dynamiques de peuplement et d’économie existantes.

La coopération décentralisée et transfrontalière contribue a cette mutation. Les collectivités locales du nord font partie de ces dynamiques plus concrètes, plus pragmatiques, mieux adaptées au contexte d’une Afrique qui a besoin de formes de régulation plus souples et moins envahissante. Elle se nourrit de relations personnelles, se bâtit sur des propositions concrètes et visibles et constitue en cela une chance pour cette mutation des espaces frontaliers vers le formel. Mais un « formel » de nature différente de la façon dont on le conçoit traditionnellement.

L’initiative Transfrontalière de Développement Local, Local Cross-Border Initiative (LOBI)

Les zones transfrontalières sont essentielles pour la stabilité de l’Afrique. Les frontières des pays africains, tracées au cours de la période coloniale, sans refléter les réalités de vie ni les cultures locales, ont été une source de conflits sur le continent. L’emplacement des ressources naturelles stratégiques dans les zones transfrontalières pose des défis supplémentaires. Par conséquent, des actions communes engagées sur ces espaces par les États voisins sont essentielles pour faciliter le développement et garantir la stabilité.

Ainsi, une initiative transfrontalière constitue un moyen de tester de nouvelles politiques économiques et sociales avant la mise en œuvre à l’échelle nationale. L’objectif global du LOBI est de renforcer la gouvernance transfrontalière en Afrique de l’Ouest. LOBI propose d’appuyer des stratégies régionales et nationales et la promotion de projets pilote de développement local, ceci afin de renforcer la stabilité économique et la sécurité dans les PMA d’Afrique. Le programme sera mis en œuvre à travers deux expériences pilotes en partenariat avec le gouvernement du Luxembourg, l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA) et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO). Le fonds d’équipement des Nations unies (United Nations Capital Development Fund, UNCDF) s’appuiera sur les autorités locales comme partenaires clés du processus du développement local et de la décentralisation dans la Côte d ‘Ivoire, le Burkina, le Niger et le Mali.

Cette initiative devra contribuer à renforcer les capacités des acteurs, tant locaux que nationaux et de faciliter le financement des investissements dans les espaces transfrontaliers. Le programme pilotera un mécanisme de développement local transfrontalier pour renforcer les investissements et soutenir les innovations dans les domaines du développement économique local, de la sécurité alimentaire, de l’équité du genre et contribuera directement à la pérennité des services de base pour les communautés transfrontalières

LOBI sera mis en œuvre en trois phases pendant une durée de cinq ans. La première phase sera axée sur l’obtention de résultats politiques, tant avec les institutions régionales qu’avec les gouvernements nationaux. Un cadre de gouvernance régionale de la coopération transfrontalière en Afrique de l’Ouest sera élaboré et négocié. Des stratégies nationales pour la coopération transfrontalière seront définies et assorties de feuilles de route. Des mécanismes institutionnels et financiers pour les investissements locaux seront développés. Dans la deuxième phase, les résultats de la première phase seront évalués et la faisabilité technique des fonds transfrontaliers seront évalués. La phase 3 sera consacrée aux investissements et au pilotage des outils élaborés dans les étapes précédentes dans les deux zones pilotes. Il s’agit en effet de démontrer la faisabilité d’un mécanisme de gouvernance transfrontalier pour les investissements au niveau local. Le programme est conçu pour être applicable à tout espace transfrontalier, fournissant des indications sur des réformes nationales, tout en promouvant la coopération transfrontalière.