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Trois cas de contribution de la coopération transfrontalière décentralisée à l’intégration régionale, par Clotilde Baï


Résumé. La coopération décentralisée transfrontalière est une stratégie d’intégration régionale renforcée à des échelles locales, par l’interpénétration d’espaces économiques supra-nationaux voisins et, dans les limites géographiques d’échanges sociaux et économiques réguliers et durables. La transformation de la zone de coopération décentralisée transfrontalière  en communauté d’intégration régionale dépend alors du développement des infrastructures de connexion et de la facilitation institutionnelle des échanges.

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Auteur. Clotilde BAÏ, architecte DESA, docteur en Aménagement régional et urbain de l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, est ivoirienne. Ancien professeur d’aménagement du territoire à l’École nationale d’administration d’Abidjan, elle est chargée du corridor Abidjan/Lagos pour le Programme de développement des infrastructures en Afrique, au département des Opérations du NEPAD, de l’Intégration régionale et du Commerce de la Banque africaine de développement.

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Texte. Le thème de cette présentation met en parallèle deux concepts qui seront définis pour justifier leur rapprochement dans un nouveau contexte.

Définitions L’intégration régionale : interpénétration d’espaces supra-nationaux distincts juxtaposés ou voisins. La coopération décentralisée transfrontalière : relations économiques, politiques et sociales établies entre des sous-espaces nationaux à l’intérieur d’un pays ou entre des espaces sous nationaux de différents pays. La région formée par ces sous-espaces est située à cheval sur les frontières communes de ces pays membres On peut donc concevoir la coopération décentralisée transfrontalière comme un ensemble de relations économiques, politiques et sociales établies entre des villes, des sous-régions ou des villages frontaliers appartenant à des pays distincts mais regroupés autour d’intérêts communs. Ces intérêts spécifiques dans leurs propres pays se concentrent généralement dans des villes secondaires voisines souvent de même niveau mais partagés au-delà de leur frontière nationale par d’autres villes souvent de même niveau.

À partir de ces définitions, il est aisé de montrer que l’intégration régionale est d’abord et aussi une interpénétration transfrontalière d’espaces locaux juxtaposés qui se fait quasi spontanément et qui est circonscrite aux limites géographiques des échanges réguliers. L’extension de cette zone géographique à des territoires nationaux interpénétrés, est rendue possible grâce à des moyens de communication accélérée qui réduisent durablement les distances et le temps entre les pays. La relation entre intégration régionale et coopération décentralisée présente juste une question d’échelle spatiale pour laquelle le principe de subsidiarité géographique ne crée pas d’antagonisme mais une complémentarité pour une continuité territoriale.

Ce thème est intéressant par son importance car l’objectif est de faire prendre conscience que les avantages des relations transfrontalières sous-communautaire établies entre des espaces sous-nationaux sont à considérer dans la stratégie de développement communautaire de plusieurs pays.

Analyse de cas. Cet exercice sera illustré par des expériences de réussite, de tentative et, des perspectives qui présentent la coopération transfrontalière décentralisée comme un moyen prioritaire de renforcement de l’intégration régionale actuellement ralentie par l’absence généralisée d’infrastructure de communication rapide entre les pays. Il reposera sur l’analyse de trois cas de contribution de la coopération transfrontalière décentralisée à l’intégration régionale.

CAS n° 1 : l’autorité de développement intégré de la région du Liptako Gourma au Mali, Niger et Burkina-Faso

Données géographiques et économiques : L’Autorité de développement intégré de la région du Liptako-Gourma (ALG), est une organisation regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger créée le 3 décembre 1970 à Ouagadougou. Sa zone d’intervention regroupe des régions frontalières des trois pays, correspondant à une superficie de 370.000 km², répartie sur 19 provinces au Burkina Faso, 4 régions administratives au Mali et deux départements et une communauté urbaine au Niger (cette zone est équivalente à plus des deux tiers du territoire de la France qui n’en a que 547.000 km²). Elle représente 19,29 % de la superficie totale des 3 États membres, soit 57,44 % de la superficie du Burkina Faso, 20,64 % de celle du Mali et 9,70 % de celle du Niger. Elle regroupe 16,5 millions d’habitants en 2002, soit 45 % de la population totale des 3 pays réunis. La région du Liptako-Gourma est située dans le Sahel, à cheval sur les frontières communes de ses trois pays membres que sont le Burkina Faso, la République du Mali et la République du Niger et, circonscrite dans une zone fortement enclavée. L’activité économique dominante est l’agriculture et l’élevage dans cette zone qui recèle d’importantes potentialités dans les domaines de l’énergie, de l’hydraulique et des mines. L’ALG a comme objectif de promouvoir et mettre en valeur des ressources minières, énergétiques, hydrauliques et agropastorales et piscicoles dans un cadre régional pour un développement harmonieux et intégré. Elle poursuit quatre objectifs spécifiques qui sont la sécurité alimentaire, le désenclavement de la zone, la protection de l’environnement et le développement social. L’ALG a établi un programme de développement global de sa région bâti sur ses actions précédentes de développement durable et, sollicité des partenaires techniques et financiers pour la mise en valeur de ses potentialités.

Des initiatives sont ainsi développées afin de construire des bretelles ferroviaires Doni-Yambao et Tambao-Ansongo pour accompagner l’exploitation des gisements miniers de la région. Ces liaisons permettront de relancer de nombreuses réalisations en cours comme le projet de renforcement des moyens de protection des végétaux et des denrées financé par la BADEA, ou encore le programme de développement de l’élevage financé par la BID et le projet d’aménagement hydro-agricole appuyé par la BOAD.

En août 2011, la Banque africaine de développement a été saisie d’une requête pour financer un cadre de rencontre des bailleurs de fonds et autres partenaires techniques et financiers susceptibles d’être intéressés par le programme de l’ALG. En raison de l’intérêt de la BAD pour le financement des projets d’intégration régionale regroupant les intérêts des trois zones de l’ALG, la BAD a approuvé à travers le Fonds de préparation des projets d’Infrastructures, un don de plus de 100.000 USD pour l’organisation de la table ronde des bailleurs en vue de mobiliser les ressources de financement du programme de l’ALG. L’objectif de cette table ronde était de susciter l’intérêt des bailleurs de fonds pour obtenir leur engagement en faveur du financement des infrastructures nécessaires au développement de la région. La réalisation d’infrastructures modernes et efficientes qui favoriseront la croissance économique, le développement des activités et la hausse des revenus, contribuera à réduire la pauvreté dans la région desservie. La Table ronde se rapporte à une première phase d’activités évaluée à 233.555000.000 FCFA sur un total de 325.528.000.000 FCFA nécessaires à un ensemble des 12 programmes.

Les chefs d’État se sont réjouis de la disponibilité des PTF à accompagner l’autorité dans la mise en œuvre de son programme d’actions prioritaires 2010-2015. Les chefs d’État ont salué l’état de mise en œuvre satisfaisant du programme régional de développement de l’élevage et du projet de protection des végétaux et des denrées stockées. Ils ont pris acte des conclusions de l’étude sur la transformation de l’ALG en un espace économique couvrant les territoires des trois États membres et ont décidé de son élargissement à l’horizon 2015 à l’ensemble des territoires des pays membres. L’impact de la coopération des circonscriptions transfrontalières, sur l’intégration des pays limitrophes :

La coopération tripartite entre les départements, les régions, les provinces et la commune urbaine, renforce l’intégration régionale du Burkina du Niger et du Mali sur une zone transfrontalière commune de l’Afrique de l’Ouest pour les raisons suivantes :

1. Démultiplication des possibilités de coopération entre les pays dans différents secteurs de leurs économies nationales et de leurs infrastructures (connectivités électriques, routières, ferroviaires, télécommunications,…). L’ALG a effectué de nombreuses études générales qui ont permis d’identifier et de mettre en œuvre de nombreux projets et programmes dont le coût était estimé en 2010 à plus de 242 milliards de FCFA au profit des économies de la région du Liptako.

2. Élargissement des espaces d’intégration passant de la zone transfrontalière à l’ensemble des trois pays. Le succès des investissements dans les circonscriptions de la zone ALG a suscité chez les trois présidents, la volonté d’étendre les bénéfices des actions intégrées à leur pays respectif. D’où la nouvelle perspective de développement régional de l’ALG dans un cadre couvrant la totalité des pays de la zone sahélienne.

3. Amélioration simultanée de la cohésion nationale entre les circonscriptions frontalière le long même d’un pays orienté vers une collaboration renforcée avec un autre pays dont les circonscriptions frontalières et leurs intérêts convergents, contribuent aussi à la construction du développement communautaire de l’ensemble.

4. Motivation de l’intérêt des partenaires du développement pour des projets communs multisectoriels par la conjugaison des efforts autour des besoins de développement de la communauté transfrontalière, de renforcement des capacités d’ALG et, de soutien aux initiatives de cette communauté. La Banque africaine de développement a dans sa vision, indiqué comme pilier de sa stratégie de développement à long terme et comme pilier de sa stratégie urbaine, l’intégration régionale et les infrastructures. Les objectifs d’ALG sont alignés sur la vision de développement de la BAD car la cohérence du programme unique de développement « régional » de l’ALG peut avoir l’adhésion des partenaires techniques et financiers. L’UEMOA ayant procédé en 2011, à la signature d’un accord de coopération avec l›Autorité de Développement Intégré de la Région du Liptako Gourma (ALG), elle a compris que cette coopération décentralisée transfrontalière et durable entre 3 pays, est un moyen d’accélérer l’intégration régionale des trois pays.

5. Cumul des possibilités de financement : la régionalisation des programmes et projets de développement permet d’augmenter les opportunités de financement par la majorité des bailleurs qui sont sensible aux questions d’intégration régionale. Et même si les projets sont de petites taille, leur proximité et leur envergure facilitent leur gestion et leur financement avec comme résultat finale, une grande contribution à l’accélération de l’intégration régionale des pays par la coopération transfrontalière de leurs circonscriptions frontalières. Les partenaires techniques et financiers, marquent leur volonté d’accompagner l’ALG qu’ils considèrent comme un cas d’intégration de proximité transfrontalière pouvant évoluer vers un cas d’intégration régionale.

CAS n° 2 : Le triangle SKBo

Les exemples de mise en œuvre d’une stratégie moderne de coopération dans cette région présentent des difficultés de mise en place d’une institution identique pour la région triangulaire SKBo entre Burkina – Mali - Côte d›Ivoire.

« Cette zone transfrontalière possède une cohérence évidente au niveau historique, culturel et économique. La zone Sikasso-Korhogo-Bobo communément appelée SKBo est définie sur la base des frontières communes entre les hinterlands de Sikasso, Korhogo et Bobo Dioulasso. Cette zone homogène sur le plan socioculturel a été morcelée aux indépendances entre des entités qui selon les pays sont des cercles (Mali), des départements (Côte d’Ivoire) ou des provinces (Burkina). Les circonscriptions administratives qui sont en contact direct avec cette zone transfrontalière sont pour le Mali les cercles de Sikasso et de Kadiolo, pour le Burkina, les Provinces du Kénédougou, du Houet, Léraba et Comoé et pour la Côte d’Ivoire, les départements de Korhogo et de Ferkéssedougou. Cette zone transfrontalière concerne 848.000 habitants au Mali, 840 000 habitants en Côte d’Ivoire et 1.671.823 habitants au Burkina. Les échanges transfrontaliers de cette zone concernent ainsi une population de près de 3,5 millions d’habitants dans les trois pays. Cette zone transfrontalière n’est pas « surfaite » ; elle a fondement socioculturel réel. Elle fait en effet partie d’une aire culturelle plus grande qui est le Mandé, qui selon les historiens s’étend de la Guinée Conakry au Bénin. L’histoire commune de cette zone transfrontalière s’est construite à travers les grands royaumes du passé et la période coloniale. Le royaume du Kénédougou avait ainsi comme capitale Sikasso et regroupe la majeure partie de SKBo entre le XVIIe et le XVIIIe siècles. Ce fondement historico-socio-culturel entretient un sentiment d’appartenance commune nourri par la religion musulmane, des liens matrimoniaux et coutumiers ainsi que des activités économiques et des échanges. Le couloir économique liant Sikasso au Mali à Orodara au Burkina fait partie d’un des « Pays-frontières » qui fait l’objet d’une grande attention depuis des années. En effet le couloir économique Sikasso-Orodara est localisé dans la zone Sikasso- Korhogo-Bobo qui concerne le Burkina, le Mali et la Côte d’Ivoire.

Les échanges commerciaux sont étroits et anciens et, maintenus au mépris des frontières coloniales comme pour tous les pays colonisés. L’amélioration du réseau routier et du matériel de transport favorise les déplacements de personnes et des biens au-delà des frontières. Les flux correspondent soit à des échanges inter-village permettant de compenser des déficits vivriers passagers, soit à des mouvements commerciaux de plus grande ampleur s’appuyant sur des différentiels durables de prix entre les pays. Sur le plan climatique, la zone appartient à la bande soudano sahélienne ».

Tout cela montre que l’intégration des peuples transfrontaliers est une intégration décentralisée de proximité qui doit se moderniser par un développement des infrastructures économiques et, évoluer pour accélérer l’intégration régionale des pays.

Cas n° 3 et 4 : Le Port de San-Pedro, Kankan/Odienné/Bougouni et Danané/N’Zérékoré/Tobli

Les perspectives de synergie de ces deux régions (Côte d’Ivoire-Libéria- Guinée, Côte d’Ivoire-Mali Guinée) autour du Port de San Pedro, sont des cas d›intégration qui sont à considérer dans une approche régionale de la coopération décentralisée transfrontalière. En effet, le développement du port de San-Pedro est fondé sur sa plus grande proximité avec les grandes villes des pays voisins. Toutes les études de développement de ce port indiquent l’importance de ses liaisons routières frontalières et même le chemin de fer pour la Guinée. Les trois pays côtiers du triangle Danané/N’Zérékoré/Tobli constituant une grande partie de l’Union pour la Rivière Mano, on peut conclure que hormis la Sierra Leone, le port de San Pedro est facteur d’intégration régionale par ce qu’il est d’abord facteur de coopération décentralisé transfrontalière. La BAD qui avait déjà octroyé à ce port 1 million d’USD pour des études préalables, vient d’approuver un montant de 2 millions d’USD pour achever les études de faisabilité technique, financière, institutionnelle. L’UE a financé une étude du schéma de développement de ce port créé pour soutenir le développement de la région ouest de la Côte d’Ivoire vers les années 1970.

En conclusion

Les dons de la BAD à ALG, servent à préparer et à financer les rencontres de pré-investissement les études et les autres activités permettant d’apprêter les projets pour financer leur exécution. Les secteurs à appuyer sont les suivants : agriculture, mine, industrie, élevage, hydraulique, communication, énergie, social, environnemental, pêche. En raison de l’impact de la coopération décentralisée sur le développement de l’ensemble des circonscriptions concernées, les objectifs de développement peuvent viser une extension des activités sur l’ensemble d’autres territoires des pays concernés pour transformer ces triangle de coopération en espace économique intégré précédant l’intégration régionale des pays.