Partager sur :

Entretien avec Michel Foucher : « La frontière internationale est généralement une ressource pour les populations locales qui savent jouer des avantages comparatifs »


Résumé. L’expansion démographique et le décloisonnement des territoires renforceront le rôle d’interface des aires frontalières. Tout ceci demande à être organisé aux échelles locales et régionales. Les populations africaines n’ont d’ailleurs pas attendu les expériences européennes pour utiliser les discontinuités frontalières héritées comme une interface utile, comme un atout, comme une ressource.

________________________________________________________________________________________________________________________________________________

Michel FOUCHER est directeur de la formation, des études et de la recherche de l’Institut des hautes études de Défense nationale (IHEDN) à Paris, et expert du programme «Frontières» auprès de la division «Paix et prévention des conflits» de la Commission de l’Union africaine, à Addis Abeba. Il avait occupé auparavant les fonctions d’ambassadeur de France en Lettonie, conseiller du ministre français des Affaires étrangères, envoyé spécial dans les Balkans et le Caucase, directeur du Centre d’analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères et ambassadeur en mission sur les questions européennes. Il est aussi professeur à l’École normale supérieure de Paris et a publié de nombreux ouvrages, dont L’obsession des frontières (Editions Perrin, 2007).

________________________________________________________________________________________________________________________________________________

Entretien. Quand on évoque la coopération transfrontalière et l’intégration régionale, en Afrique notamment mais aussi sur les différents continents, comment ne pas s’interroger sur le concept même de frontière qui évolue tant le monde est de plus en plus global mais aussi local ? Y voyez-vous des contradictions ?

Sur le continent africain, seul un tiers des 83.500 kilomètres de frontières terrestres est actuellement démarqué tandis que 45 % des limites maritimes sont agréées. Le principe de l’uti possidetis juris affirmé dans la déclaration d’intangibilité de juillet 1964 a été majoritairement respecté, avec quelques exceptions comme au Soudan où subsistent cinq contentieux territoriaux graves qui font l’objet de discussions sous les auspices du gouvernement éthiopien. Il y a donc tout un chantier de règlement frontalier ouvert en Afrique dont l’objectif est de prévenir les conflits à toutes échelles. La Cour international de justice de La Haye continue d’y contribuer avec son dernier arrêt en date du 16 avril 2013, relatif à la limite entre le Burkina Faso et le Niger.

L’échelle locale est fondamentale dès lors que dans les situations de tensions, les populations frontalières sont directement concernées, soit comme victimes soit comme protagonistes lorsqu’il s’agit de compétition pour les terres entre transhumants et sédentaires (cas d’Abyei entre les deux Soudan ; cas des mares de Béli lors de la « guerre de Noël » entre le Mali et le Burkina Faso en 1985). Ce traumatisme a du reste incité le Président malien, Alpha Oumar Konaré, à engager une réflexion sur le concept de « pays frontières », régions binationales regroupant souvent des populations de même origine et ayant des intérêts et des besoins communs.

D’une manière générale, la frontière internationale est en réalité une « ressource » pour les populations locales qui savent jouer des avantages comparatifs, notamment des différences de prix de produits de base et de taux de change. Les règlements frontaliers favorisent les interactions d’échelle locale.

Vous travaillez avec l’Union africaine sur le sujet transfrontalier. L’expérience de l’intégration européenne intéresse les États africains dont les frontières ont, le plus souvent, été imposées de l’extérieur. Le Conseil des Collectivités Territoriales de l’UEMOA, en relation avec l’Union africaine, entre autres, a inscrit ce sujet comme l’une de ses priorités à venir dans le respect de la politique des gouvernements et dans le souci d’une intégration régionale progressive. Quelle place accordez vous aux collectivités en devenir ou autorités locales dans cette évolution ?

Les populations africaines n’ont pas attendu les expériences européennes pour utiliser les discontinuités frontalières héritées comme une interface utile, comme un atout, comme une ressource. Des dizaines de millions d’habitants vivent dans les régions frontalières et en vivent, comme on le voit, par exemple, entre le Bénin et le Nigéria ou entre le Niger et le Nigéria, mais aussi au sud du Sénégal ou le long des grands corridors de transport.

La convention de l’Union africaine sur la coopération transfrontalière a été adoptée à Niamey le 17 mai 2012. Son objectif est d’encourager les États à transformer les espaces frontaliers en zones d’échange et de coopération. Dans cet esprit, les Communautés économiques régionales ont un rôle essentiel dès lors qu’elles regroupent des centres et des périphéries et que leurs différences internes (monnaie, prix, taille des marchés, volumes des productions de base, langues officielles, systèmes administratifs) et leurs similitudes (aires linguistiques vernaculaires, histoire) sont un gage de coopération institutionnelle et créent à leur tour des flux intenses. L’expansion démographique et le décloisonnement des territoires renforceront le rôle d’interface des aires frontalières. Tout ceci demande à être organisé aux échelles locales et régionales, à l’initiative de sociétés contiguës et pouvant partager des intérêts communs. Comme le disait A.O. Konaré, « les périphéries nationales sont au centre de l’intégration ».

Propos recueillis par Pierrick Hamon