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Les avatars de la frontière ou l’émergence du poreux par complexification néguentropique, par Paul Ghils


Résumé. Les frontières des atlas géopolitiques sont la partie manifeste des entités politiques contemporaines. Celles-ci dissimulent toutefois une multitude d’autres représentations spatiales, dont les référents renvoient aux sphères culturelles, des langues aux religions et des idéologies aux empires économiques. Lorsqu’elles sont replacées dans leurs interactions et dans leur contexte historique, les unes et les autres renvoient aux formes labiles des profondeurs de la psyché humaine, de la nostalgie de l’unité perdue à l’idéal inaccessible d’une humanité réconciliée avec elle-même.

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Auteur. Paul GHILS, docteur en philosophie, linguiste et internationaliste, est professeur émérite de la Haute école de Bruxelles. Il a publié de nombreuses études situées à la croisée de la philosophie, des sciences du langage et des relations internationales. Après avoir enseigné en Afrique, au Mexique et en Iran, Paul GHILS a dirigé la revue Transnational Associations et créé la revue Cosmopolis. Il est, entre autres publications, l’auteur de Les théories du langage au XXe siècle : De la biologie à la dialogique et de De la raison universelle aux diversités culturelles.

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Texte.  « Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde. » (Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 5.6). « L’enfant quitte le corps maternel, il fait l’expérience du froid, on le met dans l’eau chaude, on l’en ressort pour l’exposer à l’air plus froid, on le touche, et pas toujours avec douceur, et ce sont les contacts moins doux qui enseignent les frontières ; ceux qui sont doux conservent quelque chose du bien-être datant de l’absence ou du flou des frontières. » (Jan Philipp Reemtsma, Confiance et violence, p. 94). « Elle n’avait pas de limites ; il quitta ses frontières intérieures » (Amélie Nothomb, Tuer le père, p. 80).

Les dieux n’ont pas de frontières, aussi les hommes les ont-ils dessinées

Le tracé et l’histoire des frontières évoquent d’emblée un immense trajet anthropologique (1) dont la partie manifeste est décrite par la géopolitique et dont les soubassements se logent dans les profondeurs de la psyché humaine. On peut en effet établir une corrélation, qui certes passe par de nombreuses médiations et strates intermédiaires, entre le graphisme coloré des planisphères et des atlas historiques d’une part, et les racines plus obscures, psychologiques mais aussi neurobiologiques, de ce qui fragmente l’individu, les sociétés et l’humain dans sa globalité en représentations harmonieuses ou conflictuelles de leurs sphères respectives. Aussi reste-t-il malaisé de distinguer ces divers avatars de la frontière et de la limite, entre l’étatique et le de dénouer les fils qui tissent ces diverses configurations. Nous ne discuterons pas ici des distinctions terminologiques entre frontières et limites, limite et délimitation, marche et borne, qui ont été menées par divers sociologues et autres sémanticiens (2). Nous nous limiterons à quelques vecteurs et concepts essentiels qui sous-tendent les termes utilisés, et plus encore les configurations et représentations qui se dessinent dans ce champ d’étude.

Si les cartes géopolitiques sont celles qui viennent le plus spontanément à l’esprit, on peut dans le même temps s’interroger sur les concepts qui les fondent - le semblable et le dissemblable, le commun et l’étranger, la communication et l’incommunication, le passage et l’obstacle. Car l’une des caractéristiques visuelles les plus frappantes est aussi le contraste qui apparaît entre le patch work des cartes actuelles et la représentation de l’ancien monde, qui forme un système spatial articulé sur de vastes espaces interconnectés (3). De même, l’un des effets de la mondialisation est l’impression que les frontières s’effacent à mesure que les flux de la finance, de l’information et de la communication s’accélèrent et s’intensifient, que les risques liés à l’évolution du climat se généralisent, que les sociétés civiles comme les sociétés commerciales se projettent dans des réseaux transnationaux.

Le phénomène, bien qu’il ne soit pas récent, engendre à son tour l’idée que le droit international butte sur des formes de déterritorialisation, le territoire sur le transfrontalier, le national sur le transnational et le supranational.

La prise en compte de ces vecteurs opposés, si l’on veut saisir le mouvement de l’histoire dans sa globalité, exige de recourir à une logique dynamique et une méthode plurielle qui mettent en jeu les délimitations spatiales, renvoient au-delà et en deçà du politique et interrogent les frontières disciplinaires. S’il fallait poursuivre l’enquête jusqu’aux fondements de ce qui perçoit l’individu du même et de l’Autre au travers des cultures et de ce qui est archivé dans la mémoire individuelle et collective, on parviendrait à la scission profonde qui sépare le conscient de l’inconscient, le moi du soi, l’humain du non-humain. Ceci nous entraînerait certes trop loin, si comme Jean Baechler nous étendions l’histoire politique aux confins de ce qui distingue les civilisations dans leur dimension philosophique et spirituelle, symbolisée par la « frontière » qui sépare la participation à l’absolu qui caractériserait l’Occident (« l’Ouest de l’Indus ») et l’identification à l’absolu (« l’est de l’Indus ») (4). Ce sont là des délimitations extrêmes, qui ont donné lieu à un océan de commentaires qui distinguent tout autant, internes à chacune de ces ensembles, des courants qui contredisent le courant dominant.

La dimension géopolitique est manifestement la plus abordable et se prête aisément à une analyse rationnelle, spatiale et temporelle des territoires, indéfectiblement associée à la question du pouvoir. Non que la fixation des frontières aille de soi, car leur instabilité chronique dans l’histoire a pu nourrir l’« obsession » (5) des États, comme le dénote mieux que le terme français son dérivé anglais frontier, que la conquête des Amériques illustre à satiété, car le frontierman est constamment porté au-delà des frontières du monde connu pour explorer les terres inconnues. À cet égard, certains historiens voient dans la fondation de colonies fondées sur l’esclavage dans le monde Atlantique la continuation d’un système économique enraciné dans les colonies italiennes de la Méditerranée orientale au Moyen âge avant d’être déplacé par les conquêtes musulmanes (6). D’autre part, si les frontières sont mouvantes, l’épure de leur tracé se brouille dès qu’on superpose les atlas linguistiques, culturels et religieux, qui rarement correspondent aux réalités politiques. Les langues, pour ne prendre que ce paramètre, opèrent dans les deux sens dans la mesure où les communautés linguistiques sont susceptibles de fragmenter l’espace politique, mais aussi de l’unifier lorsque se forge une nation, ou encore de marquer la stabilité dans la diversité. « Toute langue est politique », nous dit John E. Joseph (7). Et si l’on prolonge le linguistique proprement dit, ce sont les frontières scripturales, tout aussi invisibles sur les atlas, qui recouvrent des aires linguistiques étrangères à la langue d’origine de tel ou tel alphabet, selon des fluctuations des rapports de pouvoir où se mêlent le politique, le culturel et le linguistique.

Quelques exemples significatifs sont la transformation de l’alphabet grec en cyrillique, géorgien, arménien ou copte, l’expansion de l’ « empire » culturel du sanskrit en Asie méridionale et orientale, ou celle de l’alphabet arabe porteur de la religion musulmane sur de vastes régions de deux continents.

Les exemples de paysages fragmentés sont bien connus, qui traduisent des revendications à des degrés divers du catalan, du basque et du galicien en Espagne, du gaélique en Irlande, de l’albanais en Macédoine, des langues berbères de la Mauritanie à l’Égypte, du guarani au Paraguay ou du cantonais en Chine. On aboutit de la sorte, en établissant la « linguasphère » établie par David Dalby pour l’Observatoire linguistique, à une société planétaire conçue en termes de communautés ancestrales de langue interdépendantes dont les territoires se chevauchent, plutôt qu’en termes d’États-nations modernes et rigides (8).

Les interactions entre les sphères culturelle et politique sont constantes. Ainsi, remarque Gilles Kepel en se rappelant la tradition du Voyage en Orient, mais aussi du « voyage » (rihla) d’ibn Battuta qui mêle fiction et réalité, « la frontière entre l’arabe et le non-arabe, entre l’Orient et l’orientaliste, s’est brouillée. De même que le Maghreb est en partie français, la France est en partie arabe. » (9) Le cas des révolutions arabes récentes est particulièrement éclairant à cet égard, note-t-il par ailleurs, car le projet politique national qui les caractérisait au départ s’est rapidement trouvé détourné de ses objectifs par les visées régionales (conflit irano-arabe), religieuses (antagonisme entre sunnites et chiites) et parfois linguistiques (kurde en Irak) internes, mais aussi extérieures aux territoires concernés.

Si les langues recouvrent une dimension invisible sur les atlas gépolitiques, leur réalité n’en est pas moins essentielle, et plus encore les modes de transcription et alphabets issus des cultures qui leur correspondent. C’est en effet le mode de transcription qui a accompagné les transformations politiques avec la désarabisation de l’orthographe du turc commandée par Attatürk, du malais et des langues indonésiennes par les Hollandais, des langues d’Asie centrale par les Soviétiques, du swahili dans l’Empire britannique par leur fixation dans l’orthographe latine. Le tibétain continue de s’écrire dans une variante du devanagari d’origine sanskrite, alors que le Tibet a été annexé par la Chine et que le tibétain n’a rien à voir avec le sanskrit et est très éloigné du chinois. De même, la Roumanie abandonna l’écriture cyrillique en 1860 pour affirmer la nature géopolitique et mythique de la latinité. Dans la même aire cyrillique, on assista d’abord à la décyrillisation et à la latinisation forcée de dizaines de langues de l’URSS après la guerre civile dans le but de préciser les nuances dialectales, ce qui offrait aussi l’avantage de « divisant pour régner », puis à une recyrillisation sous Staline dès 1930, sauf dans les pays baltes, en Géorgie et en Arménie (ces deux pays conservèrent des alphabets millénaires dérivés du grec). Ces dernières mesures, faut-il le noter, contredisent parfaitement l’idée moderne de l’État-nation européen reprise dans l’essai de Lénine The Right of Nations to Self-Determination selon laquelle « toute collectivité possédant des caractéristiques culturelles communes et se considérant comme une nation avait le droit à l’autonomie et à un foyer permanent, de même qu’à fonder un État souverain et indépendant (10).

Les effets de la politique soviétique ne s’arrêtent pas là car, après que la Chine eut cédé la Mongolie qui devient indépendante en 1912, celle-ci se voit imposer par la Russie la latinisation de son alphabet, précédemment transcrit en écriture verticale ouighour d’origine sémitique. On ne s’étonnera pas que l’étape suivante fût la relatinisation, à la chute de l’URSS, des langues d’Asie centrale, de l’Azerbaïdjan et de la Moldavie, comme conséquence du retour à l’indépendance des anciennes républiques de l’URSS, ou de l’indépendance de celles qui n’avaient jamais été indépendantes comme le Tadjikistan. À cette occasion, celui-ci passa du mythe communiste au mythe arien en proclamant en 2006 la commémoration du quinzième anniversaire de l’indépendance et le 2700e anniversaire de la “civilisation aryenne” et en adoptant sur son drapeau national l’emblème du svastika (11). Dans les Balkans, l’utilisation parallèle et concurrente des alphabets cyrillique (maintenu en Serbie, en Bulgarie et au Tadjikistan) et latin en Bosnie et Montenegro, apparu à la suite de l’éclatement de la Yougoslavie, eut pour effet d’accroître la visibilité de frontières culturelles héritées du passé et qui passaient au travers des frontières politiques. Le cas abkhaze n’est pas étranger non plus aux frontières ethniques, que la Russie comme naguère l’URSS n’hésita pas à exploiter pour séparer l’Abkhazie de la Georgie et reconnaître son indépendance. Mais le politique reste ici déterminant, car l’indépendance abkhaze n’existe que de facto depuis 2008 en l’absence de toute reconnaissance de la communauté internationale – malgré un effort d’épuration qui a fait passer la proportion d’Abkhazes de 18 à 50 % de la population environ - alors que celle du Kosovo, reconnu par plus de 90 pays et dont la grosse majorité de la population est albanophone, résulte d’un long cheminement supervisé au niveau international, consacré par le cadre conçu par l’envoyé spécial des Nations unies Martti Ahtisaari et qui permit de mettre en place le nouvel État et son administration (12).

C’est ainsi que l’Europe s’est abandonnée comme en Yougoslavie à l’idéologie communautariste de la purification ethnique, fût-elle fantasmatique lorsque le serbo-croate (ou croato-serbe), langue littéraire unique appelée selon les lieux serbe ou croate, adoptée comme langue parlée par la fédération yougoslave en 1918 à partir de la variante dialectale la plus commune aux Serbes et aux Croates, se rescinde artificiellement, avec l’appui d’alphabets distincts, en serbe et en croate (façonné en intégrant le plus possible de variantes croates empruntées aux dialectes locaux de Zagreb et de Dalmatie), après les affrontements violents de 1990. La Bosnie, quant à elle, regroupe les entités ethniques des Serbes, des Croates et des Musulmans (on appréciera la juxtaposition des catégories linguistique et religieuse), tous bosniaques mais en mal de frontières, au départ d’une langue plus homogène que l’allemand et d’une culture plurielle mais intégrée. Le phénomène n’est pas nouveau, car d’autres couples de langues européennes appartenant à un même diasystème (de normes grammaticales différentes) se sont séparées sur le plan politique : le danois et le norvégien, le bulgare et le macédonien. En Ukraine, la langue ukrainienne (non enseignée en 1994) sert à refonder un État utilisant jusque-là une langue dominante (le russe) qui peut devenir minoritaire

et subir des discriminations comme dans les pays baltes. En Asie, l’ourdou au Pakistan et l’hindi en Inde, qui tous deux constituent le diasystème de l’hindoustani, sont des éléments essentiels des États créés sur des bases essentiellement religieuses sur les ruines des Indes britanniques en 1947, avant que le Bengladesh ne se sépare à son tour du Pakistan en 1971, cette fois pour des raisons culturelles et linguistiques.

Le désir du « sans frontières »

Les mythes et les récits historiques, idéologiques et religieux regorgent d’évocations d’une humanité une dans son origine et sa destinée, ou née d’une même souche et promise, malgré le désastre babélien, les guerres incessantes et la catastrophe écologique, à s’unir en un ordonnancement harmonieux. L’utopie contemporaine de Michel Serres – « réaliste » au sens commun car poussée par l’urgence écologique - d’un contrat naturel assignant à la terre, à l’atmosphère, à l’eau la qualité de sujets de droit, repousse les frontières jusqu’aux horizons de la Planète où elles s’abolissent, voire jusqu’aux confins du cosmos si on y inclut dans un « grand récit » la conscience nouvelle de l’histoire de l’univers contée par les astrophysiciens. Déjà, Tocqueville annonçait, dans une lettre à son ami Eugène Stoffels en 1835 à partir de son expérience américaine « qu’il n’est plus temps de délibérer ; la société s’oriente vers l’égalité des conditions et dans cette marche irréversible s’annonce le règne universel de la démocratie. »

L’utopie ancienne d’une langue universelle ne s’est jamais tarie, depuis le mythe de la langue du Paradis ou de quelque autre Parole intangible qui éliminait toute frontière. De nombreuses traditions, sinon toutes, proclament en effet la sacralité de la langue originelle conçue comme énoncé du monde dans l’une ou l’autre de ses manifestations. Du monogénétisme hébraïque au monogénétisme sanskrit, en passant par les intermédiaires germanique, celtique, scythe et autres, la Parole première est représentée comme un absolu dont on ne saurait douter, voire comme dans les monothéismes occidentaux (13), comme une Vérité révélée associée à l’une ou l’autre forme de divinité. Le mythe se maintient de Leibniz au global English en pasant par l’esperanto, dans l’ignorance de la dimension essentielle à l’humain de la diversité des langues, des cultures et des représentations du monde qui conditionnent toutes expressions de la créativité humaine. Les langues anciennes ont fréquemment étayé la thèse de la disparition des frontières - les locuteurs et scripteurs du sanskrit considéraient, jusque dans l’étymologie du mot, leur langue comme « parfaite », autant que les Grecs pensaient posséder une langue parfaite, ou que les Juifs ou les Arabes musulmans prétendent parler la langue de Dieu. Toute autre langue, au regard de celle-ci ou celle-là, paraîtra inférieure, barbare, impropre à l’expression de la pensée ou à la transmission du message divin.

L’utopie se trouve aujourd’hui dynamisée par l’intégration du savoir humain et la communication universelle, du projet romantique de Novalis à celui de Paul Otlet qui répertorie les savoirs du monde entier, donnera naissance à la bibliographie universelle et inspirera la création en 1920 de l’Institut de coopération intellectuelle au sein de la Société des nations, laquelle se prolongea dans l’Unesco (14).

Ces divers tropismes universalisants, qui se réduisent aujourd’hui à diverses formes d’uniformisation ou de normalisation, mais qui ne sauraient en rien subsumer l’universel, évoquent le concept d’ « attracteur » utilisé par Jean Baechler et repris par Frédéric Ramel au sens de la logique dynamique mentionnée plus haut. Ce concept articule un « ensemble ou espace vers lequel un système évolue de façon irréversible en l’absence de perturbations » (15). L’ensemble en question est qualifié d’oligopolaire par Baechler, en ce qu’il constitue un jeu transpolitique réunissant de cinq à sept polities, selon les enseignements de l’histoire, censés être de puissance équivalente.

Autre source de l’idéal unificateur, l’entreprise impériale, ancienne ou contemporaine, a volontiers assis sa légitimité politique sur l’autorité d’une institution religieuse, sur la volonté divine ou sur le destin mythique qui la guide. Christophe Colomb ne disait-il pas, noyé dans les superlatifs pour qualifier ce qu’il ne savait pas trop découvrir : « J’ai déjà dit que pour l’exécution de l’entreprise des Indes ne me servirent ni raison, ni mathématiques, ni mappemonde : ce qui pleinement s’est accompli est ce qu’Isaïe avait dit. » (16). Loin de la modernité, la motivation qui portait ainsi les Castillans était bien davantage celle de la fin du Moyen âge et du prolongement de la reconquista, qui visait non pas l’établissement de nouvelles frontières politiques, mais la consolidation de la chrétienté. On sait que le politique restait chapeauté par le religieux lorsque, par le traité de Tordesillas, la Papauté distribuait l’Amérique dite latine en zones castillane et portugaise, ou lorsque les Jésuites établissaient les reducciones, à cheval sur les frontières actuelles du Paraguay, de l’Argentine, du Brésil et de l’Uruguay au XVIIe siècle, petites républiques théocratiques autarciques peuplées de Guaranis au cœur des colonies espagnoles et qui survécurent jusqu’à l’expulsion des Jésuites en 1768. Cette expérience singulière inspira les apologistes de l’Utopie sociale entre 1750 et 1850 que furent l’abbé Raynal et Montesquieu.

L’abolition des frontières signifiée par le projet papal revint dès lors à la sphère mythique de ses origines, dans la mesure même où le méridien de Tordesillas défini en 1494 par une instance formellement non étatique supprimait la limite entre les mondes européen et amérindien. Mais il devait en fin de compte nourrir les rivalités entre empires concurrents, dans le même temps où des controverses fameuses, comme celle de Valladolid, alimentaient les rivalités internes à l’ « empire du Vatican ». A ceci s’ajoutaient, faut-il le dire, les anciennes concurrences extérieures car les visées impériales à forte connotation religieuse étaient tout autant incarnées par l’islam, jusqu’à la chute du califat ottoman à la fin de la Première Guerre mondiale, pour se prolonger par la suite dans le mythe d’une entité unique et universelle malgré la contestation ultérieure des nationalismes arabe, turc ou iranien ou les dissensions chiite et kharidjite. Fidèles en cela aux préceptes du Coran qui par la voix du Prophète dicte les normes qui doivent gérer les rapports entre État et religion, les États se doivent ici d’imposer la loi islamique à leurs citoyens musulmans, selon une tradition juridique reprise au judaïsme et qui n’a pas été oubliée par les Frères musulmans embarqués opportunément dans le « Printemps arabe ». Le philosophe cordouan, médecin et rabbin juif et intellectuel « arabe » Maïmonide (décédé en 1204), ne prévoyait-il pas de mettre à mort par strangulation toute personne qui prétend que « Dieu l’a dépêché pour ajouter ou pour retrancher un commandement ou encore pour donner de l’un quelconque d’entre eux une interprétation que nous n’avons pas reçue de Moïse ; ou s’il soutient que les commandements auxquels sont astreints les israélites ne sont pas éternellement valables et n’intéressent pas toutes les générations » (17). L’amalgame qui s’est perpétué entre les normes religieuse et politique brouille non seulement la frontière entre « terre d’islam » et « terre de mécréance », mais aussi la distinction entre communauté politique et société civile. À cet égard, comme le remarque Sami Aldeeb, les conceptions juive et musulmane diffèrent de la conception chrétienne de la loi car, contrairement à Moïse ou à Mahomet, Jésus ne remplissait pas de fonction politique et ne goûtait guère les références juridiques. Aussi l’insuffisance de ces normes dans les évangiles et les écrits des apôtres obligea-t-elle les chrétiens à se rabattre sur le droit romain, pour qui la loi est définie par le jurisconsulte Gaius comme étant « ce que le peuple prescrit et établit » (18). De ce fait, cet auteur préfère, sur le plan juridique, parler de culture judéo musulmane plutôt que de culture judéo-chrétienne (19), déplaçant de la sorte la « frontière » communément établie entre islam et judéo-christianisme.

Enfin, on ne saurait parler de mythe universaliste sans mentionner, dans une perspective plus laïque, les futurs constituants étatsuniens, qui considéraient dans la déclaration d’indépendance de 1776 que celle-ci annonçait la naissance d’une nation dont l’égalité des citoyens était subordonnée à la seule appartenance à la race humaine (20). On sait ce qu’il en advint, lorsque l’universalisme inspiré des Lumières se vit évidé par la Constitution américaine de 1789, qui définissait cette fois la citoyenneté en fonction de la couleur de peau et de l’appartenance ethnique (race en anglais). Le racisme constitutionnalisé devait toutefois été contesté par la suite, non seulement par ses victimes, mais aussi par ceux qui en tiraient un avantage économique ou politique.

Le retour de l’État ?

De nos jours, l’« obsession » des frontières évoque immanquablement la permanence et, en cas de retrait circonstanciel, le « retour » de l’État (21) et la « renaissance de l’État-nation », c’est-à-dire de la consolidation des frontières et des identités socioculturelles. La référence occasionnelle à l’étymologie du terme, que l’on peut faire remonter au XIIIe siècle (22), n’apparaît guère pertinente, car l’histoire des cultures, des civilisations, des empires et des États fait remonter sa réalité – son concept - bien avant l’apparition du terme. Elle est par ailleurs déconnectée du fait de la fixation effective des frontières, que celles-ci soient issues du démembrement des empires ou d’une déclaration d’indépendance unilatérale, effective au Kossovo et au Sud-Soudan, revendiquée en Catalogne ou en Ecosse, abandonnée et reprise au Kurdistan. La dissociation entre nations et frontières étatiques peut devenir continentale et intercontinentale pour une minorité comme les Roms (23) (Gitans, Tsiganes, Manouches, Romanichels, Bohémiens, Sintis), qui comptent 8 à 10 millions de personnes en Europe, soit plus de 5 % de la population en Europe centrale et orientale. De manière générale, les États homogènes du point de vue linguistique et culturel sont l’exception, comme le montrent sans équivoque les atlas linguistiques.

Contrairement au terme frontière, la notion qui le sous-tend parallèlement aux notions associées à des termes comme limite, borne, marche, murs et autres marges est d’autant plus riche d’enseignements que l’association des frontières aux entités politiques n’est pas universelle et se trouve fréquemment contredite par les objectifs religieux, culturels ou économiques de segments particuliers de la société civile, qui se traduisent en normes commerciales, en règles communautaires ou en principes éthiques tels que le droit ou devoir d’ingérence humanitaire promu par certaines ONG ou étayé par une institution interétatique telle que la Cour pénale internationale (CPI) créée en 1998.

La notion de devoir (éthique) ou droit (juridique) d’ingérence, introduite de façon quelque peu provocatrice par Mario Bettati et Bernard Kouchner à la fin des années 1980, traduit l’intention de « s’opposer à la théorie archaïque de la souveraineté des États, sacralisée en protection des massacres », dans l’esprit de ce qui apparaissait alors comme l’avènement d’un nouvel ordre mondial sensé replacer au premier rang des priorités la démocratie, l’État de droit et le respect des droits de la personne humaine. Initialement de nature éthique, la notion de devoir d’ingérence se juridicisa lorsque la zone de peuplement kurde de l’Irak (au nord du 36e parallèle) fut proclamée « zone protégée » interdite à l’armée irakienne en vertu de la résolution 688 du Conseil de sécurité de l’ONU d’avril 1991, qui autorisa l’opération Provide Comfort destinée à assurer le retour des réfugiés kurdes dans leur foyers.

La notion de droit d’ingérence, quant à elle, est de l’aveu de son initiateur Mario Bettati une notion malheureuse du point de vue juridique, car elle nie le principe de souveraineté qui reste au fondement des institutions internationales et n’a jamais été remis en cause que marginalement par le droit international, lequel reste un droit interétatique sauf à y inclure les normes des acteurs économiques qui s’appliquent de facto dans le commerce international. Elle constitue cependant une véritable rupture dans l’histoire des frontières – à moins qu’il ne s’agisse d’un retour à l’universalisme ancien – car la CPI, tout en respectant le principe de souveraineté des États, instaure une forme d’intrusion par la procédure de saisine de la Cour, qui permet à tout État partie de déférer au procureur une situation dans laquelle un ou plusieurs des crimes relevant de la compétence de la Cour paraissent avoir été commis. Par ailleurs, le procureur peut ouvrir une enquête de sa propre initiative, au vu de renseignements qui lui seraient communiqués par les victimes ou par des ONG. (24)

Flux et reflux des frontières

Ainsi assiste-t-on à des évolutions contradictoires – d’un côté la diversité des particularismes politiques freine le fait global de la mondialisation, fût-elle réduite à l’économie et au commerce, et de l’autre le Statut de Rome conteste l’immunité des responsables de crimes contre l’humanité, c’est-à-dire la légitimité absolue du droit interne des États et l’idée intuitive qui s’y rattache de la pérennité de leurs frontières.

L’uniforme et le particulier se trouvent mis en tension, cherchant l’un et l’autre à justifier leur légitimité ou leur efficacité pratique. L’idée d’empire, faussement obsolète, s’en trouve confortée et ne peut que bénéficier de la mondialisation économique, c’est-à-dire partielle et non globale, et se maintient sous diverses formes dans la nostalgie de ses incarnations passées. L’empire russe et l’empire chinois restent présents dans la mémoire des États qui leur ont succédé et par conséquent dans la conduite de leur politique. Dans une optique différente, l’empire américain ou l’empire européen sont des notions plus contestées, mais qui reviennent régulièrement sous la plume des géopolitologues, voire du monde politique. C’est ainsi que selon Robert Cooper, conseiller de l’ancien Premier ministre Tony Blair, l’UE représente une forme volontaire d’impérialisme accepté par ses membres, compatible avec l’État de droit et les valeurs cosmopolitiques, contrairement aux impérialismes qui dans le passé imposaient leurs règles par la force. Empire « coopératif », l’Europe postmoderne offre en échange la liberté et la sécurité assumées en commun sans la domination ethnique et l’absolutisme centralisé des États sujets des empires du passé, et sans l’exclusivité ethnique qui définit les Étas-nations classiques.

D’autres impérialismes consentis seraient représentés, nous dit Cooper, par les institutions de l’économie mondialisée telles que le Fond monétaire international (FMI) et la Banque mondiale (25). Certaines formes impériales seraient par contre sur le déclin, comme le suggère l’ouvrage d’un chercheur espagnol intitulé El declive del imperio vaticano « Le déclin de l’empire du Vatican ») (26), qui rappelle opportunément que pendant plus de mille ans le Vatican, qui possède aujourd’hui le double statut d’entité étatique et non étatique, fut l’unique instance de légitimation politique du monde chrétien. À ce titre, on remarquera qu’en tant qu’État le Vatican est générateur de frontière, alors qu’en tant qu’institution non étatique à prétention universelle l’Église catholique abolit les frontières (27).

L’idée de l’effacement des frontières politiques et économiques trouve aussi l’une de ses variantes dans la thèse idéologique de Francis Fukuyama (28), qui proclama à la fin de la guerre froide rien moins que la fin de l’histoire au sens où il n’existait pas d’autre modèle cohérent que la démocratie libérale de type occidental. À ceci, d’autres politologues et philosophes n’ont pas eu de peine à rétorquer qu’une telle affirmation ne vaut que dans la mesure où aucune alternative ne se présente, au prix d’aliéner les pays non occidentaux et de créer des fanatismes en tous genres. La thèse en question ne peut par ailleurs que s’auto-détruire dans la mesure où elle présuppose le caractère invulnérable, inéluctable et irréversible de la puissance américaine et des États du Nord qui lui sont liés et ne laisse d’autres perspectives aux pays du Sud qu’une transition pénible vers un modèle unique qui mine la possibilité de toute sphère politique (29). Moins volontaire ou accepté, l’impérialisme postmoderne de voisinage serait le type de protectorat imposé dans les Balkans (Bosnie, Kosovo) pour des raisons de stabilité et de sécurité. Tout aussi récente, la notion d’empire latin qu’Alexandre Kojève avait ressuscitée en 1945 (30), appelée selon lui à contrebalancer la naissance de ce qu’il prédisait être la puissance dominante de l’Allemagne en Europe et le déclin concomitant du fondement de l’histoire européenne qu’était l’État-nation, est réapparue sous la plume du philosophe italien Giorgio Agamben, qui relance l’idée d’une union entre les pays du Sud de l’Europe pour contrebalancer l’influence croissante de l’Allemagne sur les politiques de l’UE. Agamben justifie comm Kojève cette version rénovée de l’utopie européenne par l’absence de parenté culturelle des pays membres de l’UE. Il s’agit ici encore d’une conception qui combine l’universel et le particulier, en réinvestissant le modèle de la nation culturelle sans abandonner le modèle cosmopolitique européen.

Plus pragmatique et dorénavant doté d’une épaisseur historique, le modèle européen croise précisément divers systèmes de frontières, en juxtaposant différents ensembles de territoires sans définir par ailleurs les frontières extérieures de l’Union elle-même. Y participent la zone euro, l’espace Schengen, le Conseil de l’Europe, l’Espace économique européen (EEE) et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), seule organisation généraliste accueillant la totalité des États du continent européen, ainsi que certains qui n’en sont pas mais sont nés de la dissolution de l’Union soviétique. Ces divers ensembles sont autant d’entités à souveraineté variable qui tournent autour d’une UE conçue davantage comme processus à visée cosmopolitique, mais qui n’a pas vocation à se constituer en unité politique intégrée sur un principe étatique. Son caractère postnational, postmoderne, posthistorique (31), postséculier (32) l’ont fait qualifier d’« objet politique non identifié », autant que son caractère évolutif – par intégration progressive, mais aussi, craint-on aujourd’hui, par désintégration rampante.

La concurrence des universalismes

Qu’il s’agisse de l’intégration européenne, des organisations qui aimeraient s’en inspirer comme le Mercosur ou de l’ANASE, des divers vecteurs de la mondialisation ou de la pression exercée par les facteurs écologiques à l’échelle planétaire, le thème de l’effacement des frontières a regagné aujourd’hui une certaine crédibilité. Les normes juridiques s’internationalisent dans divers domaines, alors que se manifeste la poussée des indignations au sein d’une société civile à prétention transnationale (mondiale, globale, internationale selon le paradigme adopté) et l’affaiblissement des pouvoirs de l’État, qui se révèle souvent incapable d’intégrer ses composantes internes comme de maîtrisier les effets d’une économie qui se mondialise sans attendre qu’un cadre politique lui soit attribué (33). Le jeu des acteurs et des facteurs se trouve dès lors entraîné dans un mouvement complexe fait d’aspirations universalistes, de replis communautaires et de menaces climatiques qui requiert une interprétation pluraliste propre à rendre compte à la fois de la fixité des frontières politiques et de leur effacement. L’empan de ces trajectoires s’étend jusqu’aux confins de la planète lorsqu’interviennent les facteurs climatiques et les écosystèmes ou les normes commerciales supranationales, ou se rétrécit sous la poussée des ambitions infra-étatiques des régions, des ethnies ou des aires linguistiques. Entre les deux, l’action pacifique ou violente, paraétatique ou sociétale, globaliste ou localiste des acteurs de la société civile pourra agir dans un sens ou dans l’autre. Enfin, tiraillé entre ces diverses forces, le paradigme englobant de la gouvernance se surajoute aux entités étatiques, sociétales et économiques dans l’espoir de structure  une forme de mondialisation fluctuant entre le global et le local  l’international et le transnational, sans vision de l’universel du fait de l’absence d’institutions politiques mondiales. Fondée sur des traités qui demeurent interétatiques et pressée par ce qui la sous-tend et ce qui la dépasse, la gouvernance nouvelle se résoud en un chaosmos, entre chaos et ordonnancement, dont les interconnections deviennent planétaires par nécessité tout en se complexifiant par symbiose (34).

À cet égard, il est intéressant de constater que, quel que soit son niveau de déploiement ou d’effectuation, la société civile d’ambition transnationale et de nature réticulaire se trouve elle aussi déchirée en composantes contradictoires. Elle apparaîtra tantôt comme la « conscience du monde » (35), tantôt comme son cauchemar sous la forme de réseaux terroristes, tantôt encore comme soumise dévotement à la toute-puissance du marché ou aux velléités d’États autoritaires qui fabriquent des ONG selon leurs besoins du moment. Aussi ces quatre avatars de la société civile ont ils contrarié les objectifs initiaux d’une gouvernance civile idéalisée et détachée des liens étatiques et interétatiques, et appelé ou provoqué au contraire le retour de l’État et l’affirmation du droit international dans la mesure où il ne peut qu’émaner des mêmes États. L’incivilité, habituellement associée à la politique des États peu respectueux des droits de leurs citoyens, est dès lors devenue l’attribut de secteurs entiers de la société dite civile, alors que d’autres secteurs défendent ardemment l’État de droit et les libertés citoyennes. Les conflits internationaux, si l’on peut dire, ne sont plus seulement interétatiques, mais surgissent de l’intérieur des sociétés de la planète en débordant leurs frontières respectives. L’un des cas les plus édifiants de ce refoulement est celui de Salman Rushdie, dont le roman Les Versets sataniques (1988) lu  valut d’être menacé de mort par les autorités musulmanes iraniennes et continue d’empoisonner sa relation avec son pays d’origine au point de se voir interdire la fréquentation des foires littéraires de son propre pays. Remarquons qu’ici aussi, autre illustration de la tension essentielle évoquée plus haut, le communautarisme suscite la réaction inverse de transnationalisation de la société civile avec la création du Parlement international des écrivains en 1993 à la suite de l’assassinat de l’écrivain algérien Tahar Djaout, dans le but de protéger des individus menacés de mort par cette autre société civile devenue transnationale et indifférente au droit des États. Animé par Adonis, Jacques Derrida, Édouard Glissant, Salman Rushdie et bien d’autres écrivains, cette OING allait mettre en place un réseau de villes-refuges rebaptisé en 2003 « Réseau international des villes refuges », incarnation d’une forme de transnationalité qui répond à une transnationalité opposée et aux fractures culturelles ou civilisationnelles qu’elle produit.

Si les nombreux conflits interethniques et intercommunautaires qui chevauchent les frontières étatiques sont les plus spectaculaires et souvent les plus violents, ils ne sauraient faire oublier les conflits engendrés par les agissements déréglementés de cet autre secteur de la société civile que sont les acteurs de la sphère économique et l’opposition qu’ils suscitent auprès d’autres secteurs de la société civile, écologique ou autre. Sans doute le facteur économique non étatique n’est–il pas nouveau, puisque l’Empire britannique se fonda sur l’établissement d’un réseau d’entreprises commerciales et de comptoirs privés implantés par la British India Company, et que les navigateurs portugais des XVe et XVIe siècles, avant de « découvrir » de nouvelles terres, ne firent que s’insérer dans le vaste réseau de voies commerciales qui s’étendait de la Méditerranée à l’Indonésie. Cependant, la multiplicité des intérêts contradictoires qui s’affrontent aujourd’hui dans les divers forums internationaux - Davos par ici, Tunis par là - annonce bien davantage la fragmentation du monde en nouvelles frontières idéologiques, que ne saurait occulter l’unification ou la normalisation des échanges commerciaux et des politiques économiques.

La sphère commerciale et financière est cependant loin d’être le bloc homogène et inébranlable que l’on pourrait imaginer, comme le remarque Dominique Zaïdi en prenant l’exemple du multilatéralisme traditionnellement défendu par les Européens, mais menacé par le nouveau bilatéralisme proposé par les États-Unis sous forme du TPP ou du TTIP si ceux-ci voient le jour, minant du même coup les efforts menés par l’OMC pour réglementer le commerce mondial – ce qui n’empêche pas, dans le même temps, les normes privées de supplanter de plus en plus les normes étatiques et interétatiques. À moins que l’on n’assiste, à force de déréglementation et de pratiques occultes, à un nouveau retournement et un appel à l’aide des États pour rétablir quelque cohérence économique et politique.

Des empires aux États aux sans frontières

L’esquisse d’ordonnancement, entre ordre et désordre, réduction et complexité qui se fait et se défait tout à la fois ne trace aucune voie sûre, entre l’effacement des frontières que suggère la mondialisation sous toutes ses formes et le monde éparpillé des « tribus » que décrit Michel Maffesoli pour désigner l’oscillation vers l’affectif qui éloigne l’individu de la rationalité politique. Oscillation, car hésitation entre un individualisme forcené au sein de territoires imaginaires restreints et la fusion dans un idéal planétaire, qui semble par ailleurs marquer l’épuisement du progrès comme marqueur de civilisation. Peut-être l’évolution unilinéaire familière aux sociétés occidentales se résout-elle en une équilibration dans le temps court, un ajustement dans le présent entre ce qui est stable et ce qui est mouvant par absence de perspective à long terme. On pourra penser que cette saisie du temps historique n’est pas neuve, car elle renvoye autant à l’imaginaire des sociétés qu’à leurs impératifs les plus pressants. Après tout, lorsque l’histoire était bien davantage celle des empires que celle des États, les frontières interimpériales touchaient autant à l’imaginaire qu’au politique ou au civilisationnel, à un monde éternel et immuable qu’à une course vers l’avenir.

La chute de Constantinople en 1453 fut ressentie comme la fin d’un monde par la chrétienté, mais comme l’avènement d’un monde nouveau par l’empire islamique représenté par les Ottomans. De même, la bataille de la rivière Talas au Turkestan en 751, qui fixa la limite maximale de l’empire arabo-musulman tout comme celle de l’expansion de l’empire chinois, dont les armées Tang dirigées par le général coréen Gao Xianzhi furent écrasées par les Arabes, peut être vue comme le « choc » de deux civilisations. De nos jours, le travail des imaginaires reste puissant, même si le passé s’estompe et que l’avenir reste obscur.

Terme

Il apparaît, après ce tour d’horizon des réalités frontalières, des fantasmes qu’elles engendrent et des drames sanglants qui s’ensuivent, que les frontières intérieures, comme le savent bien les candidats au droit d’asile originaires des pays « sûrs », se surajoutent aux frontières extérieures au point de les rendre incertaines ou poreuses, l’invisible brouille le visible jusqu’à l’occulter (36). Même s’il fallait se limiter aux frontières extérieures du monde objectif dessiné par les géographes ou traduit en normes transnationales, on ne pourrait que constater leur caractère poreux, au sens logique de Friedrich Waismann (37), dans la mesure où coordonnées et paramètres des atlas ne cessent de se modifier, se réduisent ou se démultiplient en fonction des interférences entre les acteurs du système international - étatiques, non étatiques et imaginaires. Le phénomène hautement complexe qui s’est institué de la sorte combine des facteurs qui sont mis en avant ou sont déniés par les uns et les autres selon les orientations théoriques ou les préférences subjectives, mais aussi selon le moment de leur saisie : agonie ou retour de l’État, déclin ou résurgence des empires, émergence ou étouffement de la société civile transnationale, cosmopolitisme ou replis communautaires, retour du spirituel ou apogée du matérialisme, avènement de la démocratie mondiale ou triomphe des autoritarismes, en bref civilisation ou barbarie. Les questions qui se posent ont bien l’air du temps, mais elles plongent assurément au plus profond de l’histoire humaine.

1. Je reprends ce dernier terme à Gilbert Durand, pour désigner les interactions constitutives des représentations mentales entre les perceptions physiques de polarité biologique et le pôle incarné dans l’environnement socioculturel (Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, PUF, 1960, rééd. Dunod, 2006.

2. Voir notamment Christopher Pollmann, Murs et frontières. De la chute du Mur de Berlin aux murs du XXIe siècle, Cités. Philosophie, politique, histoire n° 31, 2007 et Globalisation et atomisation. Des confins ancestraux aux frontières individualisées : le droit, le temps et l’argent, in J.-L. Deshayes & D. Francfort (dir.), Du barbelé au pointillé : les frontières au regard des sciences humaines et sociales, PU de Nancy, 2010, p. 175 à 196.

3. Cf. Patrick Boucheron, Inventer le monde. Une histoire globale du XVe siècle, La Documentation française, 2012.

4. Les « attracteurs planétaires » et la mondialisation, communication à l’Académie des sciences morales et politiques, 17 décembre 2012.

5. En pensant bien entendu à l’ouvrage récent de Michel Foucher, L’obsession des frontières, Perrin, 2007.

6. Cf. Charles Verlinden, L’esclavage dans l’Europe médiévale, t. 1 : Péninsule ibérique - France, De Tempel, Bruges 1955 ; t. 2 : Italie – Colonies italiennes du Levant - Levant latin – Empire byzantin, Gand 1977. Les traductions anglaises de ce type d’ouvrages usent volontiers du terme frontier, plutôt que border.

7. Language and Politics, Edinburgh University Press, Edimbourg, 2006, p. 689.

8. Linguasphere Register of the World’s Languages and Speech Communities, édition de 1999/2000. Ce répertoire classe 4.500 langues, variétés et groupes linguistiques enregistrés à la fin du XXe siècle. Il n’existe pas d’atlas complet des langues du monde. La Fondation Sorosoro, qui défend les langues en danger, en a localisé 5.500, l’Unesco environ 2.500. Sur quelque 6.000 langues – 6.909 selon L’Ethnologue publié par le Summer Institute of Linguistics – plusieurs milliers restent quasi inconnues.

9. « Les grandes arnaques des salafistes », entretien Le Nouvel Observateur, 28 mars 2013, p. 112.

10. Prosveshcheniye Nos. 4, 5 and 6, 1914. Signed : V. Ilyin. Published according to the text in the journal. http://www.marxists.org/archive/lenin/works/1914/self-det/index.html

11. Présent dans de nombreuses cultures d’Asie, d’Afrique et d’Amérique, le svastika bouddhique lévogyre (pointant vers la gauche, à l’inverse du svastika indien dextrogyre). Le svastika se retrouve dans deux idéogrammes chinois signifiant « dix mille » (c’est-à-dire l’éternité) ou « le coeur de Bouddha ». Les Tadjiks, qui parlent une langue voisine du persan, se réfèrent ici à la Perse ancienne et à l’Inde, où le svastika dextrogyre symbolise l’éternité et le mouvement éternel. Au XXe siècle, le svastika dextrogyre fut utilisé par le régime nazi et est devenu tabou dans le monde occidental.

12. Cf. Crisis Group Europe Reports n° 218, Setting Kosovo Free : Remaining Challenges, 10 septembre 2012 et n° 223, Serbia and Kosovo : the Path to Normalisation, 19 février 2013.

13. A cette différence près, fondamentale cependant, que « Tous ceux qui parlent arabe sont marqués du signe de Dieu. Quand un chrétien récite ses prières en latin, il n’est pas marqué par le signe de Jésus- Christ : le Christ parlait araméen. Quand un Arabe parle arabe, il ne peut se défaire de la pensée qu’il parle la langue sacralisée par le Coran, une langue unique au monde puisqu’elle a une origine divine. » (André Miquel, « La langue de Dieu », Géopolitique. Les langues et le pouvoir, novembre 2007-janvier 2008, p. 18. Voir aussi Paul GHILS, Le langage est-il logique ? De la raison universelle aux diversités culturelles, L’Harmattan/ Academia, Paris/ Louvain-la-Neuve, 2012.

14. Paul GHILS, « Fonder le monde, fonder le savoir du monde ou la double utopie de Paul Otlet »,  Associations transnationales, 1-2/2003.

15. « Les « attracteurs planétaires » et la mondialisation », communication à l’Académie des

sciences morales et politiques, 17 décembre 2012. Le concept structure l’ouvrage de Frédéric Ramel, L’attraction mondiale, Les Presses de SciencePo, Paris, 2012.

16. Préface du Livre des Prophéties, 1501. Citation reprise à Tszveztan Todorov, La conquête de l’Amérique. La question de l’autre, Seuil, Paris, 1982, p. 30. Non que les Amérindiens eussent eu une vision plus objective des choses, car comme le savait Colomb : « Et bien que cet Indien que j’ai avec moi leur eût dit que c’était « de Castille » que je venais, ils croyaient et croient toujours qu’il s’agit là du ciel et que Vos Altesses s’y trouvent. » (Troisième voyage aux Indes).

17. Maïmonide, Moïse, Le livre de la connaissance, Paris, 1961, p. 97-98.

18. Lex est quod populus iubet atque constituit (J. Reinach, Gaius, Institutes, Paris, 1965, I.3), cité par l’auteur.

19. Introduction à la société musulmane. Fondements, sources et principes, Eyrolles, Lausanne, 2006.

20. L’universalisme inspiré des Lumières devait certes être réduit à peu de choses par la Constitution américaine de 1789, qui définissait la citoyenneté en fonction de la couleur de peau et de l’appartenance ethnique (race en anglais). Le racisme constitutionnalisé a toutefois été

constamment contesté aux États-Unis, non seulement par ses victimes, mais aussi par ceux qui en tiraient un avantage économique ou politique.

21. Marcel Merle, « Un système international sans territoire ? », Cultures et Conflits, printemps 2001 ; Shibley Telhami 2006 ; John A. Hall, Dani Rodrik

22. Benoît Bréville et Philippe Rekacevicz, Faut-il abolir les frontières ? Manières de voir, avril-mai 2013, p. 33.

23. Du sanskrit manushya, conservé dans les langues néoindiennes dérivées du sanskrit (les études linguistiques, historiques et génétiques font remonter leur migration depuis le nord de l’Inde autour

de l’an 1000) et qui a donné aussi manouche en français et signifie homme, être humain.

24. La notion de devoir (éthique) ou droit (juridique) d’ingérence a aujourd’hui été remplacée par la notion de responsabilité de protéger (Responsability to protect, R2P).

25. « Why we still need empires », The Observer, April 7 2002. Voir aussi The post-modern state and the world order, by The Foreign Policy Centre, Londres, 2000.

26. Javier López Facal, Catarata, Madrid, 2013.

27. On remarquera aussi que le statut d’association sans but lucratif a récemment été refusé à l’Église espagnole par un juge de Galice, qui se référait notamment au fait qu’elle est le deuxième propriétaire du pays selon l’Observatoire de la laïcité espagnol, tout en percevant une part de l’impôt foncier et en étant exemptée de l’impôt foncier. On remarquera aussi que, pour des raisons qui restent obscures, l’Église catholique a toujours refusé de se faire reconnaître le statut d’organisation non gouvenementale par l’Union des associations internationales (UAI), qui répertorie ce type  d’OING dans son Yearbook of International Organizations.

28. La thèse de la fin de l’Histoire est à replacer dans la perspective de l’orientation téléologique de la pensée de l’histoire en Occident, où l’histoire est universelle et pourvue d’une finalité. Pour Hegel, dont Fukuyama s’inspire en passant par Kojève, si l’histoire est régie par la raison, elle est guidée par la Providence divine vers ses fins, « … c’est-à- dire la fin ultime du monde, absolue et rationnelle » (La raison dans l’histoire, Seuil/Points, p. 39). Cet aspect s’inscrit dans la philosophie de la religion de Hegel, pour qui « Le contenu de la religion chrétienne en tant que le plus haut stade de développement de la religion coïncide parfaitement avec le contenu de la vraie philosophie. » (L’esprit du christianisme et son destin, Vrin, Paris, 1971).

29. Mark Leonard (ed.), Reordering the World, The Foreign Policy Centre, Londres, 2002.

30. Alexandre Kojève, L’Empire latin. Esquisse d’une doctrine de la politique française, 27 août 1945, rapport reproduit dans La règle du jeu, 1, 1990.

31. Cf. Robert Kagan, La puissance et la faiblesse, Plon, Paris, 2003, p. 9-10.

32. Cf. Jürgen Habermas, L’Avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ? Gallimard, 2002.

33. Les ouvrages traitant de ces questions étant innombrables, nous ne citerons que ceux de Mireille Delmas-Marty regroupés sous le titre Les forces imaginantes du droit, 4 tomes, Seuil, Paris, 2004- 2011 ou, en biais, « L’internationalisation du droit : dégradation ou recomposition ? », entretien avec Alain Supiot, Esprit, novembre 2012, p. 35-51.

34. Chris Methmann, « The sky is the limit : Global warming as global governmentality », European Journal of International relations, March 2013. Nous avons analysé ces diverses logiques dans

35. Cf. Peter Willetts (ed.), The Conscience of the World. The Influence of Non-Governmental Organisations in the UN System, Hurst and Company, London, 1996. De même, « Vous êtes la conscience du monde » déclarait Ban Ki Moon aux Nations Unies en s’adressant la conférence internationale alternative des ONG réunie à New-York en 2010, deux jours avant la conférence d’examen du TNP.

36. Etienne Balibar, « Quelles frontières pour l’Europe ? », in Penser l’Europe à ses frontières. Géophilosophie de l’Europe, Editions de l’Aube, 1993, 90-100.

37. Porositeit, open texture en anglais. Cf. « Verifiability », in A. Flew (ed.), Essays on Logic and Language, Blackwell, Oxford, 1951, t. I, p. 117-144.