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Edgar Morin : « Il faut susciter des voies réformatrices interdépendantes capables de saisir la complexité »


Entretien. Vous préparez un livre “La voie, les sept réformes pour le XXIe siècle“ qui trouvera une traduction pratique avec l’Initiative KIP (knowledge, innovations and policies for human development) du Comité scientifique ART-KIP des Nations Unies. Quelle est l’articulation entre votre projet et cette initiative qui préfigure la plate-forme ONU du futur ?

Les deux projets se nourrissent l’un l’autre. L’un, “La voie“ se nourrit de toutes les expériences déjà menées dans différentes régions du monde et, avec « La voie » on pourra donner à KIP des éléments nouveaux qui l’aideront à poursuivre les expériences. KIP vise à utiliser les capacités créatrices des sociétés civiles pour apporter des éléments pratiques, politiques, de pensée.

Vous soulignez le paradoxe en ce début de XXIe siècle de l’urgence absolue que nous vivons et de notre impuissance absolue. Comment en sortir ?

Il faut susciter des voies réformatrices interdépendantes, une forme de pensée capable de saisir la complexité et les interactions. Tout cela est inséparable d’une nouvelle forme de vie, elle-même inséparable d’une nouvelle forme d’éthique. On ne peut plus penser de façon réductrice qu’une seule réforme décisive peut entraîner d’autres réformes. Des voies réformatrices multiples vont se développer. Elles vont devenir des forces politiques, sociologiques, économiques. Reliées les unes aux autres, elles vont faire émerger une voie nouvelle et la voie ancienne dépérira d’elle-même.

Vous êtes assez critique par rapport au concept de développement. Pourquoi ?

Il y a une ambiguïté majeure avec ce qu’on appelle le développement. C’est une des faces de l’occidentalisation. Développement, occidentalisation et mondialisation sont trois faces de la même réalité. Le développement apporte de l’émancipation, il crée des classes moyennes avec les standards de vie occidentaux et les mêmes intoxications “consommationistes“. Il crée en même temps d’énormes zones de misère. Voyez autour des mégapoles occidentalisées d’Asie ou d’Afrique ces bidonvilles, parce qu’avec le développement, la misère chasse la pauvreté. Il pouvait y avoir une pauvreté avec un minimum d’autonomie, de la polyculture, un paysan avec sa chèvre, mais quand ce paysan est chassé vers la ville par la monoculture, il tombe dans la misère et l’humiliation.

Il faut remplacer le développement par deux idées : politique de civilisation et politique de l’humanité. Politique de civilisation contre une politique de développement enfermée dans un concept technoéconomique, politique de l’humanité parce que le développement, aujourd’hui tel qu’il est conçu, est une formule homogène qui s’applique à des situations culturelles, sociales, techniques diverses. La politique de l’humanité est une politique de symbiose qui sauvegarde le meilleur des civilisations. La réforme de vie est inséparable de la réforme éthique. Il y a trois directions pour l’éthique, une éthique pour soi-même, son honneur et celui de ses proches, une éthique pour la société, dans une démocratie où les droits sont compensés par des devoirs, et une éthique pour l’humanité, cette communauté de destin, de vie et de mort, rassemblée sur la terre-patrie.

Propos recueillis par Jean Dumonteil, secrétaire général du Global local forum, lors du colloque organisé le 14 octobre 2009, à l’Assemblée nationale française, par le Conseil Culturel de l’Union pour la Méditerranée présidé par Renaud Muselier, ancien ministre et vice-président de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française.