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Martin FINKEN : "la régionalisation est un chantier qui commence à peine en Afrique“


Martin FINKEN a une longue expérience au service des collectivités locales africaines. Consultant, il a auparavant rempli d’importantes fonctions comme cadre supérieur au Fonds spécial d’équipement et d’intervention intercommunal (FEICOM) du Cameroun, auprès du Partenariat pour le développement municipal (PDM) de l’Afrique de l’Ouest et Centrale et auprès de la Coopération allemande dans son programme d’appui à la décentralisation. Dans le cadre de ses responsabilités, il a notamment organisé et animé à travers l’Afrique de nombreux séminaires d’échanges et ateliers de formation au bénéfice des élus et cadres des collectivités territoriales et il a dirigé des projets liés à la décentralisation. Il est l’auteur de l’ouvrage : Gouvernance communale en Afrique et au Cameroun (Harmattan, 2011). Martin Finken est membre du groupe d’initiative à l’origine de Global local forum et participe au réseau.

Les villes d'Afrique, lieux d'innovation

Une voie de réflexion consiste à examiner les possibilités de mieux prendre en compte la spécificité urbaine dans le contexte africain. Suivant diverses estimations, les villes de l’Afrique de l’Ouest et Centrale accueillent aujourd’hui en moyenne 40 % à 45 % de la population. Dans certains pays, le seuil de 50 % est déjà franchi. L’on observe aussi l’apparition de nombreuses villes moyenne, d’une population de 100 000 à 300.000 habitants, constituant des pôles régionaux.

Comme au Nord, les villes africaines abritent désormais la majeure partie de l’activité économique et constituent le moteur du développement économique des pays.

Sur un plan institutionnel, et en raison de leur importance politique (capitale de l’État), économique et de leur forte concentration humaine, les grandes villes en Afrique font souvent l’objet d’un régime particulier d’administration, différent de celui qui s’applique aux autres collectivités territoriales. Quelquefois, il s’agit de reconnaître leur surcroît de capacité en leur accordant des compétences accrues dans la conduite des affaires publiques. Dans d’autres cas, il s’agit plutôt d’exercer une surveillance étroite sur elles, par exemple en contrôlant les mécanismes de désignation des responsables à leur tête.

Sur le plan sociologique, les villes sont des lieux de brassage des populations de diverses origines. Cette donnée est particulièrement importante en Afrique en raison de la force des considérations communautaires ou ethniques. La ville offre aux différentes communautés constitutives de l’État la possibilité de vivre réellement ensemble et de partager les problèmes de la cité. Pour cette raison, la ville est le site privilégié de la construction d’une véritable citoyenneté nationale.

Mais la ville est aussi le lieu où s’observent avec le plus d’acuité les fractures sociales avec ses conséquences en termes d’exclusion et de marginalisation. Ce problème se pose avec une gravité particulière en Afrique où l’urbanisation ne s’accompagne pas d’une érection conséquente des infrastructures et des équipements collectifs, insuffisance qui découle elle-même du fait que cette urbanisation n’est pas la résultante d’une industrialisation.

En définitive, si les villes au Nord comme au Sud apparaissent ainsi comme des laboratoires privilégiés où les nouveaux concepts de gouvernance peuvent être expérimentés, cette possibilité devient souvent un impératif en Afrique. Les mutations en cours ont remis en cause le modèle de la politique urbaine traditionnelle qui confiait aux seules autorités politiques la responsabilité de la gestion de la ville. La ville africaine en particulier est un terrain fertile de l’innovation sociale et politique, notamment en matière de formes de fourniture des services publics où les organisations de la société civile jouent souvent un rôle allant au-delà de la simple interpellation des autorités locales.

Ces innovations méritent d’être étudiées de près et prises en compte dans l’élaboration des politiques publiques. Des travaux y sont déjà consacrés, certes, mais le sujet n’est pas épuisé. Un pan particulier sur lequel les réflexions pourraient porter consiste aux liens pouvant associer la ville à son hinterland rural. L’on peut déjà noter que sur le plan institutionnel, la délimitation territoriale des collectivités locales en Afrique associe souvent un noyau urbain à une couronne rurale. Sur le plan économique, les interactions entre la ville et l’espace rural qui l’entoure sont souvent d’une nature particulière par rapport à ce que l’on pourrait observer ailleurs. Ces considérations et bien d’autres commandent l’invention de formes particulières de coopération entre collectivités urbaines et collectivités rurales, qui ne consisteraient pas un simple copier-coller de l’intercommunalité telle qu’elle est définie et vécue ailleurs.

Les régions en Afrique, seulement un commencement

Les régions en Afrique francophone (le problème se pose de façon différente en zone anglophone en raison d'un paradigme de la décentralisation assez divergent du modèle français) ont une très faible identité institutionnelle. Une explication plausible réside dans des considérations politiques des gouvernants pour qui, décentraliser consiste à perdre du pouvoir. Les hauts-fonctionnaires des Etats rechignent également à transmettre les compétences sur leurs champs d’activités à d’autres entités. La résistance des gouvernants et des fonctionnaires est d’autant plus forte que les compétences à transmettre sont plus importantes. L’importance ici pouvant se mesurer par sa visibilité au niveau national. Dans cette logique, il est plus facile pour l'Etat de décentraliser des compétences pouvant être remplies par une municipalité que de renoncer à l'exercice de compétences pouvant relever d’une région. Les compétences "régionalisables" correspondent en général à un pouvoir politique plus fort que les compétences "municipalisables". Cela ne coûte pas beaucoup à l'Etat de renoncer à gérer l'Ecole maternelle, mais quand il s'agit de transférer la gestion des lycées à l’entité régionale, les autorités gouvernementales et les fonctionnaires de l'Education freinent des quatre fers !

C'est dire que la régionalisation est un chantier qui commence à peine. Cette situation a tout de même pour avantage de permettre toute sorte de construction théorique. Les attributions potentielles dans le cadre de la décentralisation ne manquent pas et dépendent de facteurs comme la configuration du territoire national, son histoire (épouser ou nom les contours sociologiques). La région aurait notamment un rôle particulier à jouer en matière d'aménagement du territoire. Mais le facteur essentiel reste la volonté politique des gouvernants du moment.

Pour les autres considérations opérationnelles, et notamment le type de région adapté à l'environnement du pays concerné et les compétences à lui transférer, c'est de la "technique institutionnelle" qui requiert une certaine inventivité et ne saurait se limiter à un simple copier-coller. Cette inventivité reste mobilisable dès lors que la volonté politique s’exprime de façon concrète et opérationnelle.

Martin FINKEN, Yaoundé, le 28 janvier 2015 

À propos du livre l’ouvrage : Gouvernance communale en Afrique et au Cameroun (Harmattan, 2011) http://www.global-local-forum.com/pages.asp?ref_page=9786&tra_n_id=